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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 13:21
A lire sur le Forum Catholique, le commentaire de Luc Perrin à l'issue de la visite de Benoit XVI en France. En voici ci-dessous le rappel.
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La réaction de Mgr Vingt-Trois l'est à double titre : celle d'archevêque de Paris et celle surtout de président de la CEF. Le cardinal de Paris, jusqu'à présent, s'est toujours prévalu d'appliquer les directives du Saint-Père, il le fait, selon la ligne de son prédécesseur a minima en ce qui concerne la question liturgique et l'accueil des traditionalistes.
Il serait tout de même excessif de dire qu'il ne le fait pas : Mgr Vingt-Trois, jusqu'à présent, ne s'est pas aligné sur la position de Mgr Jordan à Reims ou pire sur celle de l'évêque émérite Mgr Noyer.

Mais il parle aussi, en déposant sa mître parisienne, avec son béret de président de la Conférence épiscopale. Or il a été élu, après 2 ans d'opposition ouverte entre la grande majorité des membres de la CEF à l'intention affichée de "libérer" l'usage du missel de 1962. Son Eminence a été comme un porte-parole, mesuré cependant relisez ses interventions, des opposants au projet de Motu proprio. Il suffit de comparer le cardinal de Bordeaux, Mgr Ricard, et le cardinal de Paris, pour comprendre que la CEF a délibérément élu un opposant plus actif au Motu proprio Summorum Pontificum. Un simple test : en février 2007, Mgr Ricard signait une convention avec l'IBP. Mgr Vingt-Trois s'y refuse toujours en septembre ... 2008 pour le Centre Saint-Paul. Mgr Ricard a 3 lieux de culte confiés à des instituts E.D., Mgr Vingt-Trois aucun.

Le "Ratisbonne dans l'avion" convenait parfaitement à la ligne majoritaire sur cette question qu'incarne M. de Paris : régime de 1984 restrictif, simple tolérance, appel à se fondre peu à peu dans une Forme ordinaire tout juste corrigée, non dans le texte ni dans la langue liturgique, mais par l'ars celebrandi, ce que les Américains appellent "smells and bells" (de l'encens et des sonneries).
Le Message aux évêques de Lourdes (14/9) renverse entièrement cette ligne : il s'agit, dans l'amour, d'être pleinement évêque au service de l'unité, de poser des actes tendant à l'unité - ô horresco referens envers le Satan incarné pour tant de catholiques français la FSSPX - et d'appliquer, sans politique sournoise de containment, dans l'amour une fois encore, Summorum Pontificum.
On comprend mieux l'acide commentaire du président de la CEF, qui expose le sentiment majoritaire d'une opposition constante aux orientations d'abord de Jean-Paul II et maintenant de Benoît XVI sur la question traditionaliste et plus largement sur la liturgie.
Rappel des faits :
- 2001 : le cardinal Eyt se réjouit bruyamment de l'arrêt des conversations avec Mgr Fellay
- 2004 : Mgr Le Gall déclare que l'Instruction Redemptionis sacramentum ne concerne pas la France
- 2006 : 2 communiqués de provinces ecclésiastiques appellent le pape à renoncer à élargir Ecclesia Dei adflicta ; plusieurs évêques individuellement dénoncent, parfois en termes très durs, cette intention du Saint-Père : des évêques qui appartiennent pourtant à des écoles de pensée distinctes ainsi de Mgr Dagens d'un côté, de Mgr Lacrampe de l'autre.

Le commentaire du cardinal Vingt-Trois exprime donc plutôt le sentiment de la majorité des évêques de France, plus radicalement négatif que le sien propre en tant qu'Ordinaire de Paris.
Des observateurs, pas du tout traditionalistes, comme le P. de Charentenay sj et Gérard Leclerc, rappelaient la profonde empreinte du gallicanisme dans l'histoire de l'épiscopat français, ce vilain gallicanisme, hydre aux mille têtes, sans cesse renaissante comme un méchant phénix de ses cendres ; dans les années 1970, H. Urs von Balthasar avait dénoncé le "complexe anti-romain". La tentation de majorer la place des Église particulières par rapport au "centre romain", au Siège apostolique, a été relancée par Vatican II : en effet, c'est cela que visait Mgr Lefebvre dans sa critique de la collégialité, une collégialité dévoyée de son but, plus que la collégialité en elle-même. En 1975, Evangelii Nuntiandi fait justice de cette dérive ecclésiologique et Jean-Paul II n'a eu de cesse que de retisser des liens entre Rome et les différentes Eglises particulières.
Rappelons encore que Sacrosanctum concilium confère des droits majorés aux Eglises nationales en matière de liturgie et que ce fut interprété, par beaucoup de théologiens, comme un signal pour une large autonomie des Églises locales et un abaissement drastique du Siège romain. Tout se tient : une mauvaise lecture des dispositions liturgiques et une mauvaise ecclésiologie. En ce sens, la critique de la FSSPX est partiellement fondée : elle pèche, selon moi, par excès et omission des correctifs apportés mais il y a un peu de feu derrière cette fumée.
C'est bien à cause de cela que la bataille des traductions - mauvaises soutenues longtemps par les Eglises particulières, corrections exigées par Rome - a duré et dure encore. Ce n'est pas un détail. Beaucoup soutenaient que Vatican II avait doté les épiscopats d'une entière souveraineté en matière liturgique et que Rome tentait de la leur reprendre. La Rome de Paul VI avait largement capitulé en rase campagne, en effet, tandis que la Rome de Jean-Paul II s'est efforcé, souvent sans grand succès, de récupérer ses droits. La Rome de Benoît XVI poursuit cette orientation si nécessaire, sans précipitation ni coups de menton : l'ours de saint Corbinien se hâte lentement, mais il marche vers Rome.

Deux observations pour conclure ce trop long exposé ... (mea culpa ...) :
- le cardinal Vingt-Trois exprime aussi un fait incontestable de l'ecclésiologie commune : un évêque, successeur des Apôtres, n'est pas un préfet ou le chef des services de sécurité en Corse, au service du pape, le doigt sur le côté de la soutane. C'est effectivement du devoir des évêques de donner leur sentiment, de faire part de leurs critiques, de transmettre leur éventuels caveat quand ils le jugent nécessaires. Que chacun ici soit conséquent avec lui-elle-même : nous formulons nos critiques - canon 212 -, les évêques ont un droit en la matière supérieur au nôtre. Toujours dans l'histoire de l'Eglise, les évêques se sont exprimés et beaucoup sans aucune "subordination servile". Le Cardinal revendique ici une évidence.
Mais comme en 1953 où une délégation s'était rendue à Rome pour faire fléchir Pie XII, avec un demi-succès d'ailleurs, les évêques appliquent les grandes directives du pape quand celui-ci a rendu son arbitrage. Dans l'affaire des P.O, les évêques avaient appliqué avec souplesse parfois les directives de Pie XII. Quand la souplesse va jusqu'à la négation, là bien sûr on sort de la "communion" que rappelle le Cardinal de Paris. En Allemagne, un évêque qui rejetait les directives du pape sur les questions éthiques a fini, après des années de rébellion, par démissionner. [M. Deneken a écrit un article où l'opposition des évêques allemands à Jean-Paul II, à commencer par leur ex-président le cardinal Lehmann, est exposée en détail, spécialement sur les choix éthiques : les évêques ont fini par obéir au pape]. Dans les cas les plus graves, le pape translate l'évêque voire le prive de tout siège, même in partibus, comme sous Pie X ou plus récemment le cas Mgr Gaillot. L'excommunication, comme on sait, frappe d'autres cas extrêmes.

- il convient de parcourir tout le Message aux évêques : le texte prend un contrepied net sur la question des prêtres et des paroisses par rapport à la pastorale des zones confiées à des laïcs (cf. le laboratoire poitevin). Le renvoi au saint curé d'Ars n'a pas dû être beaucoup goûté chez les théoriciens d'une désacerdotalisation du "ministère ordonné" et les discrets partisans de "l'ordination" des femmes. La bonne méthode rappelée en matière d'oecuménisme et de dialogue interreligieux n'a pas non plus dû plaire aux tenants d'initiatives qui manquent de prudence et des thèses bien répandues chez nous du nécessaire "pluralisme" de la Vérité et d'une sorte d'égalité de toutes les religions. Qu'on se souvienne qu'il y a peu un évêque français faisait repentance pour l'évangélisation de son diocèse auprès des non-chrétiens et des non-catholiques ...

Les images, comme disait Paul Airiau, sont parlantes. La retransmission par KTO de la rencontre de "collaboration et de communion" entre nos évêques et le Chef du Collège des évêques catholiques était pleine de leçons : les paupières du cardinal-président s'ouvrant net au moment du § sur la liturgie, des visages fermés dans la salle, quelques évêques prenant des notes frénétiquement, d'autres le dos contre le siège comme mettant physiquement une distance accrue avec le Saint-Père (cet évêque était un des rares en "pékin" et cravate), l'âge moyen des auditeurs ...
Il est vrai aussi comme le disait Paul que le "Ratisbonne dans l'avion" exprimait visuellement de la bienveillance, un désir d'atténuer les conflits ... alors que les mots rendaient un tout autre son, dissonant, une fois lus sur une feuille.
Au total, une grande visite papale en France !

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Published by XA - dans Benoit XVI
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commentaires

Clem 18/09/2008 12:51

Analayse très intéressante. Une nuance cependant au passage sur la réaction de Mgr Vingt-Trois au moment où le Saint Père à parlé de liturgie : il est évidement que le cardinal avait eu à l'avance le texte prononcé (les jorunalistes l'ont eux reçu en début d'après-midi le 14/09). Je pense donc que les paupières qui se sont soulevées à ce moment là n'étaient pas forcément le signe d'une attention particulière à un texte déjà connu! En l'occurence, je pencherais plutôt vers le hasard qui lui a fait faire cette mimique là...