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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 10:45

À la suite de la lettre d'excuses d'Éric Zemmour à la Licra , le président de cette organisation de lutte conte le racisme et l'antisémitisme a répondu au polémiste par une lettre ouverte que nous reproduisons ci-dessous. Alain Jakubowicz devait débattre avec Zemmour sur BFM TV en fin de semaine dernière. Le polémiste, attaqué pour ses propos sur la délinquance des "Noirs" et des "Arabes", s'est désisté. Le président de la Licra profite de cette lettre ouverte pour répondre aux arguments de Zemmour. 
http://www.lepoint.fr/content/system/media/1/201004/89466_une-zemmour.jpg
La lettre 

Paris, le 31 mars 2010 

Monsieur, 

Vous avez décidé de rendre publique la lettre que vous m'avez adressée le 23 mars 2010après que nous nous sommes rencontrés à l'initiative de votre avocat. Au terme de cette lettre, vous formiez le voeu que notre dialogue se prolonge "hors de l'enceinte d'un tribunal". J'en ai accepté le principe, mais vous avez, en définitive, refusé le débat que vous aviez vous-même proposé. Votre défection me contraint de vous répondre par la voie épistolaire que vous avez choisie. 

Vous prétendez en premier lieu avoir été victime de "la mise en scène tout de gouaille cynique d'un Ardisson sur Canal+" à l'occasion de votre désormais célèbre sortie sur "les Noirs et les Arabes". L'accusation est grave. J'espère que Thierry Ardisson mettra à exécution sa menace de vous traîner en justice. Non pas que je vous souhaite le moindre mal, mais ce sera la seule façon de savoir qui de vous deux dit la vérité. Une chose est claire : l'un ou l'autre ment. Lequel ? Les téléspectateurs ont le droit de savoir. 

Au-delà de ce règlement de comptes entre deux stars médiatiques, vous contestez avoir déclaré : "Tous les Arabes et Noirs sont délinquants." Je vous le concède volontiers. Vous avez, en revanche, affirmé que "la plupart des trafiquants sont des Noirs et des Arabes", ajoutant : "C'est un fait." Contrairement à ce que vous prétendez, ces propos ne sont pas venus en réponse aux "arguments développés par les autres intervenants (au débat auquel vous avez participé) selon lesquels la police n'arrête que les Arabes et les Noirs". Il suffit de se reporter à l'enregistrement de l'émission pour constater que cela est faux. C'est vous qui avez parlé des "Noirs" et des "Arabes" et personne d'autre. Cette réécriture de l'histoire est symptomatique de votre incapacité à assumer la responsabilité de vos propos. 

De la même façon, les prétendues preuves de la véracité de vos accusations, que vous tentez de m'opposer dans votre courrier, sont sans fondement. Je n'en donnerai qu'un exemple. Vous prétendez : "En 2007, dans un article du Point , qui avait eu accès aux synthèses de la Direction centrale de la sécurité publique (DCSP), de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), on évaluait entre 60 et 70 % des suspects répertoriés issus de l'immigration." Depuis quand les suspects sont-ils des coupables ? Et, puisque vous vous prévalez de cet article du Point, il est important de préciser que les suspects dont il fait état ont été répertoriés en seule considération de la consonance de leur nom. Combien sommes-nous dans notre beau pays de suspects en puissance (ou plutôt en impuissance) pour cause de délit de sale nom ? Cela me rappelle une militante de la Licra, issue d'une "minorité visible", qui, bien que française, me demandait récemment quand elle cesserait enfin d'être une immigrée. Devais-je lui répondre "jamais" au nom du parler vrai qui vous est si cher ? 

Vous pouvez, certes, compter sur le singulier soutien d'un célèbre avocat général, qui a proposé sur son blog à "un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles..." pour constater que vos propos sur les Noirs et les Arabes sont "un fait". À l'heure où le pouvoir politique envisage de remplacer les juges d'instruction par les représentants du ministère public, pareille assertion, émanant d'un haut magistrat du parquet, laisse pantois. Sans doute serait-il opportun que le prolixe monsieur Bilger précise de quelles chambres correctionnelles il parle. On ne voit en effet guère "d'Arabes et de Noirs" à la 11e chambre du tribunal correctionnel spécialisée dans les délits financiers. 

Mais, au-delà de ces arguties, l'essentiel tient dans les statistiques publiées par l'administration pénitentiaire que monsieur Bilger ne peut ignorer, selon lesquelles 81,8 % des personnes détenues en France au cours de l'année 2009 étaient de nationalité française. C'est la seule statistique qui vaille, la République ne demandant pas compte à ses enfants de la couleur de leur peau ou du Dieu dans lequel ils croient. Est-il d'ailleurs si important de savoir combien, parmi nos concitoyens qui ont commis des délits, ne sont ni blancs ni chrétiens ? 

Je m'amusais encore à vous entendre vanter, il y a peu, les mérites de l'assimilation des immigrés italiens, portugais et polonais, comme si cela avait été de soi et que ces immigrés modèles n'avaient jamais été traités de "sales ritals", "sales portos" ou "sales polaks". Ignorez-vous la violence des attaques racistes dont les travailleurs italiens vivant sur notre sol ont été victimes à la fin du XIXe siècle, après que Jeronimo Caserio eut assassiné le président Sadi Carnot ? Et que dire de nos concitoyens descendant du génocide arménien, qui transmettent à leurs enfants les prénoms et la langue de leurs aïeux ? Sont-ils moins français que vous et moi ? Et puisque je vous ai aussi entendu sommer les "nouveaux Français" d'aduler les personnages de l'histoire nationale, serais-je moins français que vous, moi qui préfère Mordekhaï Anielewicz, héros du soulèvement du ghetto de Varsovie, au maréchal Pétain, dont vous considérez en page 117 de votre dernier livre Mélancolie française que son seul tort fut d'avoir attendu les Américains ? 

Vous revenez également dans votre lettre sur les propos que vous avez tenus dans l'émission de France O, en déclarant que la discrimination est un droit. Vous écrivez que le "concept même de discrimination est dangereux" et qu'il "pousse à la délation et à l'irresponsabilité". Serait-il dangereux de dire que les juifs ont été victimes de discrimination de la part de l'État français ? Sans doute, si l'on considère que même le sinistre René Bousquet trouve grâce à vos yeux, pour avoir "obtenu des Allemands la distinction salvatrice entre juifs français protégés et juifs étrangers, embarqués pour les camps de la mort", comme c'est écrit dans votre ouvrage. Quelle réécriture de l'histoire ! 

Vous me reprocherez probablement, comme à votre habitude, de sombrer dans la complainte victimaire. Car dire que les juifs hier, "les Arabes et les Noirs" aujourd'hui, sont victimes de discrimination, ne serait, selon vous, que fantasmes des associations antiracistes que vous qualifiez de "ligues de vertu". Non, les associations antiracistes ne sont pas des ligues de vertus, elles sont les guetteurs dont toute société démocratique a besoin. Contrairement à ce qui a pu être dit, la Licra n'est aucunement opposée à la liberté d'expression ; elle n'a pas davantage appelé à la moindre sanction à votre encontre. Elle n'en a ni la qualité ni la prétention. La Licra s'est contentée de rappeler que dans un État de droit, la limite à la liberté est fixée par la loi. Et, contrairement à ce que vous avez affirmé à l'antenne de France O, la discrimination, dans notre pays, n'est pas un droit, mais un délit. Personne ne vous interdit de contester le bien-fondé de cette loi. Mais il vous appartient de la respecter tant qu'elle est la loi. Votre logique me fait penser à ces intégristes, qui, parce qu'ils sont opposés à la loi Veil, s'arrogent le droit d'occuper les centres de planning familial pour empêcher les femmes de se faire avorter. Curieuse conception de la démocratie. 

Au final, cette polémique autour des vos propos soulève la question plus large de la responsabilité des leaders d'opinion. Lorsque vous affirmez à la télévision à une heure de grande écoute que "la plupart des trafiquants sont des Noirs et des Arabes", sans la moindre réserve ni explication, vous ne pensez pas aux dégâts que de tels propos occasionnent dans la société française. Votre statut d'homme public, respecté et écouté, vous donne des droits, mais aussi des devoirs. Vous avez, certes, le droit d'énoncer ce que vous considérez être des vérités, mais vous avez le devoir de dire que c'est votre vérité, pas LA vérité. Or, en tenant les propos que vous avez tenus et en ajoutant de manière péremptoire "c'est un fait", les téléspectateurs sont sommés de vous croire ; c'est ce qui n'est pas acceptable. 

Conscient qu'un débat est préférable à un procès, je reprends à mon compte votre invitation de poursuivre notre dialogue "hors de l'enceinte d'un tribunal". 
Je vous prie de croire, Monsieur, en l'assurance de mes sentiments républicains. 

Alain Jakubowicz 
président de la Licra

 

Source : Le Point

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Published by XA - dans Société
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