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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 15:36
Un mythe falsificateur
Chantal Delsol le jeudi, 28/01/2010
dans Parlons Vrai (Valeurs Actuelles)


Par Chantal Delsol, de l’Institut

William Cavanaugh, talentueux écrivain américain, auteur jusqu’à présent d’un ouvrage sur la société de consommation, fera parler de lui. Ici, il s’attache à démanteler un préjugé. S’agit-il de prétendre que la violence religieuse n’a pas existé? Non, bien entendu. Il s’agit de contredire avec force arguments un mythe tenace, c’est-à-dire un récit indéfiniment répété et plein de sens mais servant ici une idéologie et méprisant les faits: l’affirmation selon laquelle l’époque des “guerres de religion” a été bienheureusement close par l’ascension de l’État moderne, capable d’éteindre ces guerres, de diffuser l’esprit de tolérance et de clore un âge sombre de notre histoire.

L’ouvrage est passionnant. Il tient à la fois de l’analyse historique, sociologique et politique.

L’auteur décrit minutieusement un certain nombre de thèses qui établissent le mythe et l’installent dans la continuité, à ce point qu’il devient une certitude culturelle indubitable. Puis il s’attache à montrer combien religion et société étaient liées jusqu’à la modernité, au point que parler de “guerres religieuses” est pratiquement un anachronisme, puisque, à cette époque, le concept même de “religion” n’existait pas. Il décompose les divers éléments du discours sur les “guerres de religion” des XVIe et XVIIe siècles et montre par de multiples exemples historiques qu’il est excessif de prétendre que le motif de ces guerres était religieux. Il compare les arguments des historiens de toutes opinions sur le sujet.

Enfin, il propose une explication de la vitalité paradoxale de ce mythe falsificateur : il fonctionne comme “mythe du salut”, racontant indéfiniment l’histoire de notre sortie d’un religieux considéré comme barbare ; de ce fait, il permet de légitimer toutes les violences “séculières” puisqu’elles luttent contre les violences religieuses; il justifie le portrait de l’ennemi de l’Occident, le musulman fondamentaliste, celui qui n’est pas sorti du fanatisme heureusement éradiqué chez nous et qui mérite par conséquent d’être littéralement retranché de la terre. C’est donc que le refus de la violence n’est pas le vrai motif, puisqu’une certaine violence est justifiée sans équivoque: le vrai motif est la haine de la religion.

Il est intéressant de voir resurgir la mémoire de ces “guerres de religion”, où partout en Europe les fidèles d’une même confession s’entre-tuent, où les adeptes de deux croyances différentes s’allient contre le tenant de l’une d’entre elles… Comme le dit William Cavanaugh, si, entendant parler de la guerre de 1914-1918 comme d’une guerre nationale, je m’apercevais que nombre de régions anglaises se sont alliées avec nombre de provinces allemandes, et que partout les combats furent aussi infranationaux, je chercherais un autre qualificatif que celui de “guerre nationale”et je m’efforcerais de découvrir des motifs plus réels à ces luttes interminables…

La certitude finale de l’auteur est celle-ci : les “guerres religieuses”, sur lesquelles s’instaure l’histoire de notre “salut”, n’ont pas été réellement le fait des religions luttant entre elles, mais ont marqué plutôt le moment de l’établissement de l’État moderne, qui, pour acquérir sa puissance, a dû batailler partout en utilisant toutes les croyances et tous les intérêts mêlés. L’État libéral moderne n’a pas été, comme on croit, celui qui vient mettre un terme aux violences religieuses; il a, au contraire, pour se construire, utilisé les passions religieuses comme il a utilisé les passions sociales, économiques et autres. Il a avivé ces passions et, loin de les éteindre, il les a subrepticement déplacées. Tout aussitôt, le sacré est passé dans la sphère séculière et le fanatisme s’est relevé plus tard au nom de la nation, puis au nom des idéologies.

L’auteur n’en tire aucunement une défense du fanatisme religieux ni une justification des guerres religieuses quelles qu’elles soient. Bien au contraire. Il est persuadé que, si les esprits religieux ne quêtent pas la paix, alors qui le fera? Il réclame seulement que nous ayons l’honnêteté de regarder notre histoire les yeux ouverts, et que nous cessions de vivre sur des mythes satisfaisants et faux. Non pas seulement pour rendre justice au passé. Mais pour nous donner les moyens de nommer à l’avenir les véritables dangers – à commencer par nousmêmes, hantés par nos fables dangereuses.

Le Mythe de la violence religieuse, de William Cavanaugh, Éditions de l’homme nouveau, 384 pages, 29€.

Photo © Patrick Iafrate

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Published by XA - dans Religion
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